Libéralisme et Elitisme (5/8)

« Nul ne doit faire peser sur la société le fardeau de sa paresse ou de son imprévoyance. » disait Adolphe Thiers en 1850. On attribut souvent aux libéraux ce genre opinions très caricaturales. Les libéraux défendraient la théorie du chômage volontaire, seraient contre les pauvres, glorifieraient l’inégalité, soutiendraient la théorie du déversement… Ils auraient en fait une vision « victorienne » de la pauvreté selon laquelle les pauvres le sont car telle est leur volonté.[1] Evidemment, ces jugements sont erronés. Ce qui importe n’est pas de juger les pauvres mais de trouver le meilleur moyen d’améliorer leurs conditions. Or les libéraux refusent toute « présomption de supériorité » : laissez les pauvres tranquilles, ils sont plus capables que quiconque de gérer leur vie. Dire le contraire, équivaudrait logiquement à refuser le droit de vote aux classes populaires sous prétexte qu’elles ne sont pas capables de se gérer ! La bienveillance paternaliste, la volonté de faire le bien des autres malgré eux sont des dérives dangereuses politiquement et inefficaces sur un plan économique.

 

C’est en parti la faute des partisans du libéralisme que celui-ci est vu comme une idéologie « contre les pauvres ». Par exemple, certains libéraux utilisent le mot « assistanat », mot à la fois dégradant et mensonger faisant du libéralisme un repoussoir. Si on veut absolument utiliser le mot d’assistanat, alors il faut l’utiliser pour beaucoup d’acteurs économiques. N’oublions pas que les dépenses d’assurance chômage sont inférieures aux subventions données pour les entreprises ! Les plus grands assistés sont en réalité les grandes banques, les grandes entreprises… qui profitent de subventions et d’avantages étatiques au détriment du français modeste. Certains travailleurs sont quant à eux évincés du marché du travail en dehors de leur volonté à cause de règlementations étatiques. On peut par exemple penser au SMIC qui empêche les salariés occupant des postes peu productifs (notamment les jeunes) d’avoir un premier pied dans le marché du travail. De plus, en période de crise, c’est-à-dire quand les distorsions du système de prix et de profit se manifestent, ce n’est pas le chômage dit volontaire qui pose problème. Dans le contexte actuel de chômage de masse, la priorité n’est pas de baisser les aides des économiquement faibles mais de trouver des moyens de réduire la fracture entre les insiders et les outsiders. Des solutions conformes à la rule of law pour aider les plus pauvres avaient d’ailleurs étaient pensées par des libéraux comme avec l’impôt négatif pour lequel Milton Friedman militait.[2] On ne peut renier que globalement, comme l’avait montré Jacques Rueff déjà en son temps[3], des allocations chômages trop élevées entrainent un allongement de la durée de chômage et peuvent entrainer des phénomènes de trappe à pauvreté. Les soi disant « bénéficiaires » de l’Etat-providence, sont en réalité ses victimes. Au lieu de restaurer les incitations à embaucher, produire et entreprendre, l’Etat n’a cessé d’ériger des obstacles aux projets individuels. La mobilité sociale, la sortie de la pauvreté, ne peut être obtenue en empêchant chacun d’entreprendre et en spoliant l’action humaine !

 

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Les libéraux se distinguent donc des pro-business qui essaient de nous faire croire que notre salut passe par la baisse du coût de travail, la compétitivité et parfois même le protectionnisme. « Compétitivité » et « coût du travail » sont des notions relevant d’une vision macroéconomique erronée, généralisatrice et réductrice. Certains secteurs ont un coût du travail surement trop bas, d’autres trop haut. Le patronat n’est pas libéral, particulièrement en France. Certes, il veut une baisse du poids de l’Etat, mais il ne cesse d’un autre côté de demander des subventions, des protections règlementaires ou douanières… Ainsi, dans « L’Action Humaine », Mises écrivait :

« Les riches, les propriétaires d’établissements déjà en activité, n’ont pas d’intérêt de classe spécial dans le maintien de la libre concurrence. […] leurs situations acquises les inclinent plutôt en faveur de mesures empêchant des nouveaux venus de mettre en jeu leur position. Les gens qui combattent pour la libre entreprise et la libre concurrence ne défendent pas les intérêts de ceux qui sont riches aujourd’hui. Ils réclament les mains libres pour les inconnus qui seront les entrepreneurs de demain et dont l’esprit inventif rendra la vie des générations à venir plus agréable. Ils veulent que la voie reste ouverte à de nouvelles améliorations économiques. Ce sont les avocats du progrès économique. »

Il existe un autre préjugé selon lequel la théorie du ruissellement serait libérale. Celle-ci affirme que la consommation des riches permet l’emploi des pauvres. Ce genre de considération que l’on peut appeler sophisme n’a rien de libéral. Aucun économiste libéral sérieux ne peut soutenir une telle chose. En fait, cette théorie repose plutôt sur des prémisses keynésiennes selon lesquels la consommation est meilleure que l’épargne. De plus, comme l’écrit Mises dans « Libéralisme » :

« Il va sans dire que notre démonstration en faveur du luxe ne sera pas celle que l’on entend parfois, à savoir qu’il fait circuler l’argent. Si, prétend-on, les riches n’achetaient pas de produits de luxe, les pauvres n’auraient pas de revenu. C’est tout à fait stupide. Si en effet le luxe n’existait pas, le capital et le travail qui, normalement, trouvent à s’utiliser en produisant des biens de luxe produiraient d’autres biens. »

 

Les premiers auteurs libéraux théorisèrent en premier la lutte des classes. Ce fut notamment le cas de Jean Baptiste Say. Plus tard, Bruno Leoni parla de « Guerre légale de tous contre tous »[4]. Or dans cette guerre politique pour les privilèges, les dominants sur le plan politique et économique sont mieux armés que le reste de la population. Il en résulte des inégalités inadmissibles car issues non pas de l’action volontaire et de la coopération pacifique, mais de l’usage de la force étatique. Etre libéral signifie donc se battre contre tous privilèges et tout aristocratisme. C’est se battre pour la seule égalité valable : l’égalité en droit. L’Etat a toujours tendance à servir des groupes de pression et à créer une société aristocratique basée sur les privilèges. La solution logique pour lutter contre de telles dérives est de spécialiser l’Etat dans ce qu’il devrait savoir faire le mieux : défendre les droits individuels.

 

Une grande partie des libéraux ont commencé leur parcours intellectuels en temps que socialistes. On peut citer Hayek, Mises, Thomas Sowell, Karl Popper, Jean François Revel, Raymond Aron… qui furent tous dans ce cas. S’ils eurent ce revirement intellectuel, c’est parce qu’ils estimèrent que les moyens les plus efficaces pour permettre le progrès social étaient libéraux et non pas parce que leurs soucis envers la pauvreté disparurent



[1] Vision faussement attribuée aux libéraux et dénoncée par Daniel Cohen et opposée à la vision « progressiste » dans son livre « L’Homo Economicus : prophète égaré des temps modernes », 2012

[2] Pour un exposé rapide de l’impôt négatif par Milton Friedman lui-même, voir : http://www.youtube.com/watch?v=xtpgkX588nM

[3] Jacques Rueff, « L’assurance-chômage, cause du chômage permanent ». Revue d’économie politique, 1931

[4] Bruno Leoni, « La liberté et le droit », 1961

One Comment

  1. Sympathisant said:

    Lecture très enrichissante, attention en revanche, première ligne du dernier paragraphe, “en tant que”.

    May 8, 2014
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