La politique comme outil de coercition

Par Thomas A. Harbor*, Institut Coppet

Avant d’aborder le sujet, il me paraît nécessaire de vous exposer le présupposé à partir duquel je fonde mon analyse : le zoon politikon aristotélicien n’est que pure fantaisie. Nous nous en tiendrons donc à ce que dit Hobbes sur le sujet, pour qui cela ne relève pas du présupposé mais de la prémisse. Le cadre occidental dans lequel nous nous situons nous conduit d’autant plus à penser la figure de l’homme politique comme une construction sociale et historique, fruit d’un long processus à l’œuvre au sein de la civilisation Occidentale.

La sociogenèse de l’État menée par Norbert Elias dans La Dynamique de l’Occident  (1977) permet de saisir que l’affirmation d’un État central ne s’est pas faite sans heurts. Malgré un pouvoir reposant sur des fondements transcendants, le pouvoir central a du conquérir par la force le monopole de la violence légitime ainsi que le monopole fiscal. La volonté de passer de taxes exceptionnelles à un impôt régulier, qui a provoqué révolte des Karls entre 1323 et 1328, et sa sanglante répression par le pouvoir  avec la bataille de Cassel, peuvent en témoigner.  Il en est de même pour le « tour de vis fiscal »  imposé par Richelieu en 1635. Si l’on considère ces deux monopoles comme légitimes,  il convient de souligner que c’est principalement parce que cette idée a été assimilée comme telle. L’élargissement de l’administration légitime le pouvoir coercitif de l’État par la création d’une autorité impersonnelle.

Weber le rappelle très clairement lorsqu’il déclare que « l’État est un rapport de domination par des hommes sur d’autres hommes ».

Il est communément pensé que les liens féodaux sont uniquement caractéristiques de l’Ancien Régime. On omet souvent de considérer que sous l’Ancien Régime, système absolutiste et système féodal étaient deux systèmes concurrents, en lutte. L’absolutisme triomphant en Occident a largement effacé les liens  féodaux-vassaliques et permis au Roi d’être l’unique source de pouvoir. Sous cet angle, l’avènement de démocraties représentatives constitue un retour en arrière : l’effondrement de la structure absolutiste a laissé place à un nécessaire contrat de type féodal entre le pouvoir politique et les administrés. On pourrait aller jusqu’à dire que l’on assiste dans les structures à une forme de retour au féodalisme avec la chute de la monarchie, à l’exception près que les intermédiaires entre l’État et le citoyen sont les politiciens. L’absolutisme serait alors une parenthèse dans l’histoire de l’État et l’on serait revenus avec la chute d’une monarchie absolue à un système préexistant.

Cela permet une approche plus lucide d’une notion consubstantielle à l’État : la puissance. La tendance est à considérer celle-ci dans une vision très empreinte de l’héritage absolutiste, Raymond Aron prend cette tendance à contre courant en déclarant «  la puissance n’est pas un absolu, mais une relation humaine ». Le renforcement du pouvoir étatique et du pouvoir des politiciens suivent des dynamiques différenciées : l’affirmation du politique est plus tardive mais a accéléré la dynamique de renforcement de la coercition étatique.

La figure du politicien n’émerge pas ex-nihilo : le phénomène du chef politique, que Weber qualifie de « démagogue libre », n’apparaît  qu’avec les cités-État occidentales. Il faut attendre la formation d’États Constitutionnels pour que la figure du chef de parti émerge et que la politique devienne une vocation pour des individus qui vivent par et pour la politique. Le processus est assez fortement lié à des variables démographiques : la division croissante du travail social a obligé les monarques et souverains  à laisser une part de leur pouvoir aux politiciens. C’est à partir de ce basculement qu’a commencé la prise d’importance de la figure du politicien dans la vie sociale. Sa position dominante vient du fait que le politicien s’est arrogé la distribution des honneurs sociaux et de rétributions pécuniaires avec l’argent du contribuable à partir du moment où les populations ont accepté de croire que l’argent que les politiciens redistribuent constitue de l’argent public.

La démarche de Joseph Schumpeter, dans Capitalisme, socialisme et démocratie (1942) peut aider notre entendement, il tente d’analyser le jeu politique comme un marché. L’élection repose une transaction entre des voix fournies et des biens promis par les candidats en échange. Les « biens » doivent être entendus avec une acception large : économiques mais aussi symboliques. La suppression du suffrage censitaire est en théorie censée avoir mis fin au système notabiliaire. Cependant le lien clientéliste qui existe entre le candidat et l’électeur effectue un retour en force avec la multiplication plus récente des échelons politiques qui encouragent ce genre de comportements. Cela place de fait le politicien dans une situation ambiguë, son intérêt étant tiraillé entre l’intérêt supérieur des affaires de la nation et ce que l’ensemble des personnes dépendant du système étatique souhaite conserver comme privilèges.

Cela met aussi en lumière la confusion qui existe entre les domaines public et privé, et qui tire sa source dans le simple fait que public et privé aient longtemps été confondus sous l’ère royale : le trésor public était constitué des ressources du monarque, le territoire royal était également le territoire du monarque.  Cette ambiguïté explique d’une manière assez primaire l’inclination naturelle à la démagogie ou à la corruption, qui se sont pleinement épanouies lors des siècles passés.

*Thomas A. Harbor est secrétaire général de l’association Think Libéral Sciences-Po.

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