Capitalisme, Inégalités et Justice sociale (3/8)

Les défenses traditionnelles du capitalisme libéral se sont toujours focalisées sur les gains économiques agrégés de ce système, son « efficiency » pour l’ensemble de la société par rapport aux autres alternatives. Ce n’est que par la suite que la question de la justice d’un tel système économique s’est posé, avec notamment ses questions de redistribution et d’inégalités. Nous traiterons donc ici des inégalités non à travers le prisme de l’efficience/inefficience mais du point de vue de la justice ; et ce sont les inégalités de salaires plutôt que de capital sur lesquelles nous allons nous focaliser.

Le premier à donner une définition du juste en ce sens fut Rawls en 1971 avec son Traité de Justice. Il écrit dans un contexte particulier – 68, les black activists … – et un parallèle peut être fait avec la situation d’aujourd’hui et les manifestations d’Occupy Wall Street : des mouvements assez vagues autant sur leurs visions que sur leurs propositions opérationnelles. Rawls a proposé une vision très claire de la justice redistributive : il explique que « la justice interdit le fait que certains doivent sacrifier de leur liberté pour un bien commun partagé par d’autres ». La justice rawlsienne se base sur 2 principes : le principe d’égalité exigeant que chacun ait droit aux mêmes libertés fondamentales et le principe de différence qui justifient les inégalités si elles sont inscrites dans un dispositif d’égalité des chances et si dans l’ensemble elles améliorent le sort des plus défavorisés. A noter que Rawls ici ne justifie pas du tout un quelconque droit à des prestations de type Etat providence mais se focalise sur la redistribution des récompenses du travail.

John Tomasi, professeur à Brown University a récemment écrit un ouvrage où il essaye de réconcilier justice sociale et free markets. Dans Free Market Fairness, il explique que les principes de justice sociale de Rawls décrits précédemment sont finalement le mieux servis par le capitalisme libéral. On connait la critique d’Hayek de la « justice sociale » mais entendue par lui comme effort du gouvernement d’imposer la redistribution. Mais Hayek a conclu que ses « différences avec Rawls sont plus verbales qu’en substance ». Il disait ainsi qu’« il n’y a pas de raison pour que le gouvernement d’une société libre doive  s’abstenir d’assurer à tous une protection contre le dénuement extrême ; sous la forme d’un revenu minimum garanti ou d’un niveau de ressources au dessous duquel personne ne doit tomber. » En effet capitalisme libéral et justice sociale – dans le sens de procurer une vie meilleure aux plus défavorisés – sont tout à fait compatibles.

Quel type de redistribution peut être envisagé dans une économie capitalistique moderne (au sens où l’entend le prix Nobel de Columbia Edmund Phelps dans son récent ouvrage Mass Flourishing) ?

Démontrant dans son livre l’incroyable supériorité– tant matériellement qu’en terme de réalisation de soi même – du capitalisme libéral moderne focalisé sur l’innovation, une des idées chères à Phelps serait un « job subsidy » accordé par le gouvernement aux travailleurs non qualifiés pour les sortir du chômage, payé par une taxe sur les profits énormes que peut permettre le capitalisme moderne, et en lieu et place des assurances chômage et autres prestations du welfare state. Il justifie cette proposition dans son autre ouvrage Rewarding Work tant sur le plan de l’efficacité économique – une société est plus performante, plus innovante quand tous les individus peuvent offrir leur plein potentiel dans leur travail – que sur le plan de justice qui nous concerne ici. Implicite à la fin de sa carrière, Rawls a lui aussi souligné que ses critères de justice redistributive aux plus désavantagés ne s’appliquaient qu’aux personnes participant par leur travail à la richesse produite par la coopération des individus dans une société et non pas aux « ‘surfers’ qui doivent d’une façon ou d’une autre se soutenir eux-mêmes »

Maintenant, une fois exigé du point de vue de la justice que les plus désavantagés regagnent la possibilité de développer leur potentiel, le capitalisme libéral moderne leur offre plus de perspectives que n’importe quel autre système. Ainsi ce n’est pas injuste que des inégalités émergent de ce système, ni même que l’instabilité croisse. Il y a en effet des risques: l’une des caractéristiques d’un système qui place en son cœur le dynamisme, l’innovation et la récompense de la réussite implique l’échec d’autres à d’autres moments. Mais de même est-ce que la stabilité est intrinsèquement positive ? Edmund Phelps démontre en fait que les systèmes visant à accroitre stabilité – une protection de l’emploi très lourde et des secteurs publics très larges – notamment en Europe occidentale ont échoué : peu de dynamisme et d’innovation, et donc peu d’emploi.

Ainsi il conclut en expliquant qu’ « ainsi l’observation de l’histoire moderne démontre qu’il n’y a pas d’alternatives au capitalisme moderne qui affiche moins d’inégalités et d’instabilités, tout en délivrant les mêmes dynamisme et bénéfices matériels et non-matériels. Bien que nos économies actuelles affichent des injustices, celles-ci ne sont ni inhérentes, ni particulières à une société capitaliste moderne. Celle-ci est donc justifiée. »

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