Banques centrales, qu’avez-vous fait de notre monnaie ?

Le mercredi 29 avril, nous recevions Pascal Salin pour discuter de la pertinence des banques centrales, voici un compte-rendu de la conférence :

Pascal Salin

Économiste, professeur émérite à l’université de Paris IX Dauphine, ancien Président de la Société du Mont-Pèlerin, cofondateur et ancien directeur du Centre de Recherche en Théorie Économique Jean-Baptiste Say.

Définitions de référence, proposées par Pascal Salin :

*la monnaie : ” pouvoir d’achat généralisé “

*taux d’intérêt : “prix du temps”, en opposition à la définition keynésienne “prix de la monnaie”

*l’inflation : ” diminution du prix de la monnaie en termes de biens “, détérioration du pouvoir d’achat, baisse de l’utilité de la monnaie ; en opposition à la définition communément admise ” augmentation des prix des biens en termes de monnaie “

*la concurrence : ” la liberté d’entrer “

Rappels historiques :

*Au départ : l’économie du troc, peu efficace (problème d’asymétrie des besoins)

une invention spontanée, non une invention étatique : la monnaie

= usage d’un bien réel comme intermédiaire à des échanges de besoins asymétriques

= première forme : réelle, marchandise : tissu, savons, or… : un pouvoir d’achat concret mais quel prix donner aux autres biens ?

définition de la monnaie : « pouvoir d’achat généralisé »

désirée car échangeable dans le temps, quelque soit l’objet de l’échange, quelque soit le partenaire.

*Une hypothèse : l’or est le bien le plus monétaire

pourquoi ? Croissance lente du stock, stabilité

un bien durable, à fondre, accumuler…

limites : transport difficile et non infiniment divisible pour les transactions à valeur faible

*Inventions de certificats d’or, titres de propriété, émis par des joailliers à l’origine, pour rendre service aux clients (cf formule « I owe you »)

quel système ? Système de réserves à 100 % (la valeur des certificats équivaut à la quantité d’or)

une limite : coût de détention de l’or (mais frais couverts par l’appel de clientèle)

puis : Invention des réserves fractionnaires

Le principe : prêter une partie de l’or et créer plus de certificats qu’il n’y a d’or, création de crédits.

cf débat au sein de l’école autrichienne (à laquelle se rattache l’économiste) : réserves à 100 % ou réserves fractionnaires ?

Pascal Salin est favorable au système de réserves fractionnaires mais avec émission limitée des banques jusqu’à atteindre le coefficient optimal (croissance du nombre de certificats émis égale à la croissance du stock d’or), pour éviter que la demande de remboursement des clients excède le stock d’or.

Le vrai problème : le monopole des banques centrales, qui leur permet de créer sans limite la monnaie.

*Besoin d’accepter la monnaie : quelle légitimité ?

Les unités monétaires circulant, comment augmenter leur aire de circulation ? Besoin de garanties mutuelles de convertibilité.

Un système efficace se traduit par une garantie de convertibilité en or. Ainsi, on ne peut imaginer de dévaluation.

« une dévaluation, c’est du vol, ce n’est rien d’autre ; or le vol, c’est un crime »

Pourquoi cautionner des banques centrales qui volent les détenteurs de monnaie ?

Dès lors le système monétaire devient un système de cartels.

« Cartel » n’a pas nécessairement une connotation péjorative.

Pascal Salin défend les cartels libres, spontanés (homogénéisation de la production pour faciliter la vie des consommateurs) ; il dénonce les cartels publics.

L’illustration par Napoléon :

Quand Napoléon institue la Banque de France dans ce monopole, celle-ci n’est pas la seule existant en France et est plutôt mal considérée. Ceci dit, la majorité des membres de la famille Bonaparte en est actionnaire. Ils n’attendent que les profits de monopole.

La concurrence comme « la liberté d’entrer »

L’innovation amène au monopole naturel. Les seuls monopoles nuisibles sont les monopoles étatiques, tels ceux détenus par les Banques centrales.

Les Banques centrales bénéficient d’un privilège.

Ici : monopole donné par l’Etat aux banques centrales, et nationalisation aux XIXe, XX°e siècles

Dès lors a été institué un « système national, hiérarchique, public » qui n’était pas nécessaire.

Aujourd’hui, à l’issue de ce long processus historique vers la nationalisation et le monopole des banques centrales, les dévaluations sont devenues possibles, discrétionnaires. L’Etat modifie ainsi les termes du contrat, même la garantie en or a disparu, “un euro n’a plus de définition“.

Fonctions :

    • monopole de chambre de compensation

    • monopole d’émission de monnaie

    • monopole de production des billets

    • convertibilité entre monnaies

    • convertibilité en or

    • politiques monétaires et création monétaire

    • prêteur en dernier ressort

Outils : coefficient de réserve, taux d’intérêt directeur etc…

Conséquences :

*Inflation

définitions : classique : augmentation des prix des biens en termes de monnaie

Salin : diminution du prix de la monnaie en termes de biens

= détérioration du pouvoir d’achat, baisse de l’utilité de la monnaie

« on ne devrait jamais être favorable à l’inflation »

Historique : Jamais l’inflation n’a été aussi fort qu’aujourd’hui si l’on excepte crises passagères (pénuries, guerres, el Siglo de oro).

(exemple : changement amorcé par la création de la Fed en 1913 aux Etats-Unis)

Pascal Salin est favorable à la déflation, malgré les critiques qui y sont liées (expérience japonaise), il ne faut pas confondre corrélation et causalité (d’autres facteurs expliquent l’échec japonais).

Le seul problème qui y est lié est la non anticipation éventuelle de cette baisse des prix (comme aux Etats-Unis dans les années 1930 avec une chute non prévue de la quantité monétaire, et une baisse des prix de l’ordre de 30 %, avec des salaires nominaux fixes, ce qui entraîne pertes, déficits, faillites des entreprises).

Imaginer un stock fixe avec productivité qui augmente, les prix des biens baissent, la demande monétaire pour satisfaire les transactions augmente, les prix des biens augmentent, le prix de la monnaie baisse, puis effet d’encaisse réelles et non nominales. Il n’y a pas besoin de créer de la monnaie.

Les banques centrales aiment l’inflation car elle augmente leurs revenus propres.

L’inflation crée alors des Incertitudes :

  • décalage entre décisions et effets sur les agents économiques

  • financement des déficits publics (tentation vis à vis de la Grèce, Etats-Unis)

Les politiques monétaires sont non seulement immorales, mais aussi inefficaces.

*Instabilité

taux d’intérêt : “prix du temps”

Selon l’Ecole autrichienne, des Illusions sont entretenues par des taux d’intérêt nominaux trop faibles, inférieurs au taux d’intérêt naturel de long terme.

Une question qui oppose Keynésiens et Monétaristes

Keynésiens :

- le taux d’intérêt comme prix de la monnaie

- favorables à la politique monétaire expansionniste

- création de crédits pour augmenter la demande globale

Monétaristes :

- Inefficacité de la politique monétaire

cf : travaux de Milton Friedman (« The role of Monetary Policy » 1968).

La courbe de Philips a un effet à court terme car la politique monétaire entretient des illusions.

Ceci dit, l’augmentation des prix et la stagnation des salaires nominaux entraîne la diminution des salaires réels, et amène la prise de conscience par les agents économiques de l’illusion entretenue.

A long terme, la courbe de Philips est inversée (l’augmentation du taux de chômage accompagne l’augmentation du taux d’inflation)

Ainsi, Friedman préconise la stabilité comme règle bancaire.

La manipulation du prix du temps amène des distorsions sur les structures productives et les prix. Les entrepreneurs sont devant des crédits illusoires, mènent des projets risqués.

Cela amène Pascal Salin à comparer deux modèles :

*le modèle de référence : réalité du XVIIIe siècle

- épargne abondante et volontaire

- quantité monétaire stable

- pas de cycle économique, linéarité

- les crises ont des causes réelles

(l’exemple de l’essor chinois : un taux d’épargne de l’ordre de 40 %. Pascal Salin est tenté de privilégier l’épargne plus que les exportations pour expliquer cet essor.)

*le modèle de notre époque

- épargne faible (raisons fiscales)

- création monétaire importante

- cycles économiques avec origine monétaire

- variation importante des taux d’intérêt qui entretient l’illusion (subprimes etc)

« l’Etat créateur d’illusions »

Pour mieux comprendre ce jeu d’acteurs : qui sont les banquiers ?

XVIIIe siècle : beaucoup de petites banques appartenaient à des capitalistes, incités à ne pas prendre de risque.

Aujourd’hui le principe du « too big to fail » règne avec un effet pervers majeur : trop d’actionnaires qui ne peuvent contrôler l’activité de la banque. Ce sont les salariés (managers bien payés, régulièrement, animés par un aléa moral) qui prennent les décisions. Ils ont intérêt à jouer à court-terme pour augmenter les rendements.

« Le vrai problème n’est pas le capitalisme mais l’insuffisance de capitalisme. »

Exemple : le cas français : taux de croissance faible et chômage fort

Pourquoi ? Excès de fiscalité et réglementation qui tuent les incitations à produire

Le problème n’est pas le manque de politique expansionniste.

Solutions :

    • encadrer les banques centrales, les doter de règles

      l’indépendance des banques centrales n’est ni bonne ni mauvaise, parfois inefficace

    • un retour à l’étalon-or ? Selon la convertibilité.

    • Aller plus loin : 
    • Stimuler la concurrence entre banques centrales (proposition formulée par Hayek dans les années 1970, perçue comme une provocation)

      = concurrence entre monnaies privées pour inciter à la responsabilité

      Les monnaies privées sont de « bonnes monnaies » : pour survivre elles doivent maintenir le pouvoir d’achat, avec une garantie de convertibilité fixée sur un panier réel.

      ou bitcoin : décision à l’avance de la quantité maximale.

      Seule préoccupation : la création de confiance.

      A terme, si les monnaies privées se développaient malgré les obstacles étatiques, le monde ne connaitrait ni inflation, ni cycle économique.

 


 

Indications bibliographiques :

 

Quelques travaux de Pascal Salin :

L’Unité monétaire, au profit de qui ?, Economica, Paris, 1980 (avec préface de Friedrich Hayek)

« Free Banking and Fractional Reserves: A Comment », Quarterly Journal of Austrian Economics, Fall, vol 1, nº 3, pp. 61-65

Revenir au capitalisme : Pour éviter les crises, Odile Jacob, Paris, 2010

Libérons-nous, Les Belles Lettres, Paris, 2013

La tyrannie fiscale, Odile Jacob, Paris, 2014

Pour aller plus loin :

FRIEDMAN Milton, « The role of Monetary Policy », 1968

HAYEK Friedrich A (von), The denationalisation of money, Institute of Economic Affairs, Londres, 1990

HUERTA DE SOTO Jesus, Money, Bank Credit and Economic Cycles, Ludwig von Mises Institute, 2006 (1ère édition en anglais)  (https://mises.org/sites/default/files/Money_Bank_Credit_and_Economic_Cycles_De%20Soto.pdf)

MISES Ludwig (von), La Théorie de la monnaie et du Crédit, 1912

ROTHBARD Murray, Etat, qu’as tu fait de notre monnaie ? (http://www.institutcoppet.org/wp-content/uploads/2011/01/Etat-quas-tu-fait-de-notre-monnaie.pdf)

SELGIN George, La Théorie de la Banque Libre (http://www.institutcoppet.org/wp-content/uploads/2012/05/La-th%C3%A9orie-de-la-banque-libre.pdf)

 

Remerciements à l’Institut Coppet et le Mises Institute pour l’accès à ces textes fondateurs.

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